Ce que l’on ne dit pas finit toujours par se dire autrement

Delphine, directrice d’une association de six personnes, fait face à une difficulté récurrente : la gestion des conflits au sein de son équipe. Elle observe, se plaint à son entourage, espère que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Mais elles ne s’arrangent pas.
Delphine m’en parlait à chaque séance. Son jeune chargé de communication « n’était pas motivé. Il ne s’impliquait pas. Il demandait régulièrement à télétravailler, il ne travaillait pas si bien que ça ». La situation se dégradait. Les relations se tendaient.

Lors d'une séance, je lui ai posé une question simple :

🤫

"En avez-vous parlé directement avec lui ?"

Un silence. Puis la réponse : "Non."

Le silence n'évite pas le conflit. Il le prépare.

Il existe une croyance profondément ancrée chez certains dirigeants, managers : ne pas dire les choses, c'est préserver la paix. Ne pas poser de cadre, c'est éviter la confrontation. Laisser faire, c'est maintenir le lien. C'est précisément l'inverse qui se produit.

Le non-dit ne disparaît pas. Il s'accumule. Il se charge. Il se diffuse dans les attitudes, dans les regards, dans les tensions imperceptibles qui finissent par saturer une équipe entière. Et un jour, il explose sous une forme bien plus violente que la conversation directe que l'on avait évitée. Et c'est souvent dans ces contextes que l'entreprise a recours à des formations sur la gestion des conflits.

Delphine est mal à l'aise lorsqu'il y a des tensions, elle a peur du conflit. Et cette peur l'embarque irrémédiablement dans ce qu'elle redoute le plus : le conflit.

Le paradoxe du manager qui se tait

Delphine dirige une petite association de six personnes. Elle porte ce rôle avec engagement et sincérité. Mais elle a développé, au fil du temps, une stratégie silencieuse face aux tensions relationnelles : observer, se plaindre à son entourage, espérer que les choses s'arrangent d'elles-mêmes.

Ce que le coaching a mis en lumière progressivement : Delphine ne posait pas de cadre par peur qu'il soit contesté. Elle ne recadrait pas par peur de la réaction. Elle ne disait pas les choses par peur du conflit. Et en ne disant rien, elle laissait Adrien naviguer sans repères clairs, dans un environnement où les attentes n'étaient jamais formulées. Lire aussi → Engagement des collaborateurs : l'effet Pygmalion

Adrien ne pouvait pas s'ajuster à des règles qui n'avaient pas été posées. Et sans recadrage, la situation ne pouvait qu'empirer — non parce qu'Adrien était de mauvaise volonté, mais parce qu'en l'absence de retour clair sur ce qui posait problème, il n'avait aucune raison de modifier son comportement. Et ses demandes de télétravail étaient un moyen pour lui de fuir le malaise.

Le recadrage n'est pas une sanction. C'est une information, un acte managérial. C'est dire à quelqu'un : voici ce que j'observe, voici ce que cela produit, voici ce que j'attends.

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La prise de conscience de Delphine

Le travail le plus délicat avec Delphine n’a pas été de lui apprendre à recadrer. C’est de l’amener à voir le lien entre ce qu’elle ne faisait pas et ce qu’elle subissait.

Ce que nous avons exploré ensemble

  • Pourquoi cette incapacité à dire les choses directement ? Qu'est-ce que Delphine redoutait exactement ?
  • Une contestation ? Une escalade ? Être perçue comme autoritaire ? Perdre l'estime de ses collaborateurs ?
  • Son scénario catastrophe n'avait pas de fondement c'était une projection de ses peurs, qu'elle tenait pour vrais sans en avoir fait l'expérience.

Elle a également pris conscience d'un mécanisme plus profond : en évitant le conflit à tout prix, elle avait progressivement abdiqué de sa posture de directrice. Elle dirigeait sans vraiment diriger.

Cette prise de conscience est rarement confortable. Elle demande de renoncer à la position rassurante celle où le problème vient toujours de l'autre pour accepter une part de responsabilité dans la dynamique que l'on subit.

La méthode DESC — 4 temps pour recadrer sans blesser

Delphine a un profil précis : quelqu’un qui évite le conflit, qui gère difficilement ses émotions. Sans structure, elle risquait de trop adoucir son message jusqu’à le vider de son sens ou de le durcir sous l’effet du stress accumulé. La méthode DESC lui a fourni ce cadre pour la gestion des conflits dans ses équipes.
D
Décrire les faits On décrit les comportements observés, de manière factuelle et objective. Non les interprétations, non les jugements les faits. "Ces trois dernières semaines, deux livrables ont été remis avec trois jours de retard." Pas : "vous êtes négligent."
E
Exprimer les conséquences et les émotions On dit ce que ces faits produisent concrètement sur l'équipe, sur l'organisation, sur soi. "Ces retards mettent en difficulté le reste de l'équipe et génèrent pour moi une pression supplémentaire."
S
Spécifier ce que l'on attend On formule une demande précise, réaliste, négociable. Non une injonction vague une attente claire. "Ce que j'attends, c'est le respect des délais convenus, ou une alerte suffisamment tôt pour que nous puissions nous organiser."
C
Conclure positivement On ouvre une perspective. On invite à la construction, non à la confrontation. "Je préfère que nous trouvions ensemble un fonctionnement qui vous convienne et qui permette à l'équipe de travailler sereinement."

Ce que la méthode DESC accomplit : elle sépare les faits des émotions, les constats des jugements, les attentes des reproches. Elle rend la conversation possible là où l'accumulation silencieuse la rendait explosive.

Ce qui s’est passé lors de l’entretien : la bonne surprise

Ce qui s'est passé lors de l'entretien : la surprise, la bonne surprise

Delphine a conduit cet entretien. Non sans appréhension mais avec une préparation rigoureuse.

Ce qu'elle n'avait pas anticipé : Adrien avait lui aussi des choses à dire.

Il portait un projet professionnel depuis plusieurs mois un projet qui avait du sens, qui le nourrissait, le motivait. Il souhaitait quitter l'association pour s'y consacrer pleinement. Il n'avait pas osé en parler dans un environnement où les conversations directes n'avaient pas de place.

La conversation qu'ils n'avaient pas eue depuis des mois a eu lieu en une séance. Elle a rendu possible ce que le silence avait rendu impensable : une sortie digne, construite, respectueuse des deux parties. Une rupture conventionnelle a été organisée dans de bonnes conditions.

"Si j'avais su que c'était possible de parler ainsi, j'aurais évité des mois de tension inutile."

La prophétie auto-réalisatrice et la communication non violente

La prophétie auto-réalisatrice et la communication non violente

🔬 Robert King Merton — Prophétie auto-réalisatrice

Le sociologue Merton a décrit la prophétie auto-réalisatrice (s'appuyant sur le théorème de Thomas) : une croyance fausse qui, en influençant les comportements, finit par produire les conditions de sa propre réalisation. Delphine croyait que parler à Adrien provoquerait un conflit. Cette croyance l'a conduite à ne pas parler ce qui a effectivement produit le conflit qu'elle redoutait.

🕊 Marshall Rosenberg — Communication Non Violente

Le fondateur de la CNV pose un principe fondamental : la plupart des conflits interpersonnels ne naissent pas d'incompatibilités profondes, mais de besoins non exprimés et de demandes non formulées. Ce qui se dit mal finit par se dire mal. Ce qui ne se dit pas finit par se dire autrement par les tensions, les absences, les comportements.

📋 Gordon H. & Sharon A. Bower — Méthode DESC

Développée dans Asserting Yourself, la méthode DESC est l'une des déclinaisons pratiques de ce principe. Elle ne supprime pas le désaccord elle lui donne un espace où il peut s'exprimer sans dégénérer.

Questions de coaching sur la gestion des conflits

Ces questions s’adressent à ceux et celles qui se reconnaissent dans la tentation du silence et dans la gestion des conflits

Sur ce que vous ne dites pas

Non-dit
Quelle conversation différez-vous depuis trop longtemps dans votre équipe ?
Non-dit
À qui vous plaignez-vous de cette situation et pourquoi pas à la personne directement concernée ?

Sur la peur du conflit

Peur
Qu'imaginez-vous qu'il se passerait si vous disiez les choses directement ?
Peur
Cette conséquence redoutée s'est-elle déjà produite ou est-elle une projection non vérifiée ?

Sur votre part de responsabilité

Responsabilité
En quoi votre silence contribue-t-il à la situation que vous subissez ?
Responsabilité
Que perdez-vous concrètement en ne posant pas de cadre et que pensez-vous préserver en ne le faisant pas ?

Sur le cadre à poser

Cadre
Vos attentes envers ce collaborateur sont-elles formulées clairement ou attendez-vous qu'il les devine ?
Cadre
Si vous deviez décrire son comportement en faits strictement observables, sans interprétation ni jugement, que diriez-vous précisément ?

Sur la conversation à conduire

Conversation
Qu'attendez-vous de cette conversation pour lui, pour vous, pour l'équipe ?
Conversation
Êtes-vous prêt à entendre ce que cette personne a, elle aussi, à vous dire ?

Question pour cette semaine

Il existe dans presque toutes les équipes une conversation qui n'a pas encore eu lieu.

Quelle est la conversation que vous évitez — et quel est le coût réel de ce silence pour votre équipe, pour cette personne, et pour vous ?

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